Le petit pavillon triste

 

Depuis 2005, je travaille dans un bureau situé dans une zone artisanale. Mon trajet, c’est environ 10 minutes de routes de campagne et 15 minutes dans la ville.

Depuis plus de dix ans, c’est un automatisme, toujours le même circuit, sans surprise. Mais le hasard a mis sur ma route un panneau Stop pour accéder à une rue plus importante. J’attends souvent quelques minutes à cet endroit et mes yeux se sont posés, tout naturellement, sur une maison, face à moi, de l’autre côté de la rue.

En 2006, j’ai remarqué que l’homme montait de temps en temps dans une ambulance, en début d’après midi. Depuis, je regarde souvent ce qui se passe dans ce petit pavillon.

Comment vous décrire cet endroit ? C’est une petite maison grise, un peu trop grise. Avec une jolie peinture et quelques fleurs, elle pourrait ressembler à ça :

 

Jolie petite maison

 

Mais il ne faut pas chercher l’approche esthétique, ce coin n’a rien de charmant, de coquet. Les mauvaises herbes, les ronces sont partout. On ne compte plus les cartons entassés qui, depuis des années, se mouillent et sèchent au fil des saisons. Sur les marches sont posées des bouteilles vides, beaucoup de bouteilles, trop de bouteilles ! A droite, c’est pire. On trouve des pneus, des seaux, des balais … Ce dépotoir sera encore là dans dix ans, j’en suis certaine.

Et cet extérieur délabré projette  l’ image de l’intérieur, sans doute poussiéreux, sombre et triste.

Près du portail, deux grandes poubelles servent de table de jardin. Oui, vous avez bien lu ! Souvent, aux beaux jours, Monsieur et Madame sont là, accoudés à leur poubelle respective, à regarder passer les voitures.

C’est à ce moment que nos regards se croisent.  Il est 13 h 45, ils ont posé leur bière et le cendrier sur le couvercle de la poubelle et restent là, dans une sorte de somnolence.

Quel âge ont-ils ? Je ne sais pas, environ 50 ans. Ils ne font pas beaucoup d’efforts. Lui, opte pour le négligé à toute heure. Elle apporte davantage de fantaisie à ses tenues. Le matin, elle est échevelée, le mégot de cigarettes aux lèvres et son éternelle robe de chambre à fleurs. L’après midi, elle est coiffée, maquillée (un peu trop) et a souvent des tenues roses ou à motifs panthère.

Je ne sais rien de leur vie, j’imagine … Ils ont certainement peu de moyens, des problèmes de santé. Ils ont galéré entre chômage et petits boulots. Maintenant, ils traînent leur tristesse, ils passent leur temps devant la télé ou à observer la rue. L’alcool et la cigarette n’arrangent rien.

Pour les sortir de leur somnolence, j’ai envie de leur dire – Secouez-vous,  plantez quelques fleurs, remplissez vos journées de petites choses !

Ils ne vont pas conquérir le monde, ils sont là, les bras ballants. Ils n’ont plus l’envie d’avoir envie. On n’y peut rien. Ils vont rester dans ce petit pavillon triste, en n’ayant pour horizon que leur couvercle de poubelle. Ils ont l’air heureux, à leur façon.

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24 Commentaires

  1. nadine pavard

    Chacun son idéal de vie, ils sont deux c’est déjà beaucoup, et peut-être qu’ils sont heureux à leur façon. La déco ne les interesse surement pas, et puis la vie parfois t’enlève toute envie de défi. Ils se sont posés et vivent au jour le jour leur vie qui te parait monotone mais qui leur convient.

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    • Jo

      Tu as certainement raison, cette vie leur convient et ils ne voudraient pas de la mienne.
      Peut être, depuis le temps, ont-ils remarqué mon passage ? Ils pensent sans doute que c’est bien monotone aussi de passer chaque jour à la même heure pour aller travailler.

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      • nadine pavard

        Peut-être, chacun a son idée du bonheur ou de la vraie vie

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  2. zenopia

    C’est triste je trouve…

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    • Jo

      Dans mon petit quartier, les gens sont dynamiques, tout le monde est bien occupé, les maisons sont jolies, les parterres de fleurs sont impeccables. Mais à 10 km, c’est un autre monde, ce petit pavillon en est la preuve. Mais que peut-on faire pour eux ?

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    • Visiteuse

      Pourquoi triste ? Pour qui triste ?
      Ils ne vivent pas dans une caverne ou dans la rue.
      Les aider sur quoi ? Les conseiller à quoi ?
      Si cela leur plait cette façon de vivre, après tout ils ne font de mal à personne sauf au décor car enfin
      ils ont quand même le mauvais goût d’afficher un laisser-aller peu esthétique dans l’environnement !

      J’imagine surtout que ce couple serait triste et/ou en colère de savoir qu’on les toise du haut d’une certaine idée de supériorité de classe.

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      • Jo

        Oui, ils font du mal au décor, je confirme. Le binôme fonctionne avec des rituels que nous avons du mal à comprendre (drôle d’idée de se servir de la poubelle en mange-debout). Donc, on ne les toise pas, on les laisse en se disant quand même que c’est un gâchis.

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        • Visiteuse

          Excusez-moi pour le ton de ma réponse écrite à chaud (à ne pas faire), je m’aperçois que je n’étais pas sympa et que je faisais un procès d’intention non approprié ici.
          Sans rancune j’espère…

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          • Jo

            Moi aussi, il m’arrive de réagir à chaud et de me dire après – j’y suis allée un peu fort.
            Mais ce sont justement les réactions les plus spontanées qui sont les plus intéressantes. Si on pèse trop ses mots, on devient insignifiant.
            Alors, vive l’écriture spontanée et la liberté des mots.

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  3. Sissi

    Ils doivent être au plus bas moralement et n’ont plus le courage de rien et peut-être ni ami(e)s ni proches pour les aider. C tellement dur l’isolement.

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    • Jo

      Il n’y a que les bouteilles pour leur tenir compagnie. Au moins, ils sont deux. Le pire, c’est quand il n’en reste qu’un, il va se laisser mourir c’est sûr. Le courage et le combat, ils ont oublié depuis longtemps.

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  4. Janachète

    Quelle tristesse !
    Pour une fois tu ne fais pas un billet drôle !
    Et dire que des gens comme ça il y en a beaucoup , alors que comme tu dis ils pourraient se rendre la vie plus agréable même sans gros moyens .
    Mais on ne connait pas leur passé….
    Il faut mieux toujours réagir vite avant de sombrer dans ce genre de misère !
    Bonne soirée ma belle !
    Bises

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    • Jo

      Et oui, pour une fois, ce n’est pas drôle. Oui, on va réagir avant d’en arriver là. Mais on a quand même plusieurs caps à passer avant de sombrer comme eux.
      Depuis le temps que je les observe, 5 mn par jour, le matin et vers 13 heures 30, je n’ai noté aucune amélioration ni détérioration de leur état. Ils stagnent. C’est triste.
      Bises

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  5. Visiteuse

    Et bien, votre billet m’inspire 3 choses :

    1) « Ils vont rester dans ce petit pavillon triste, en n’ayant pour horizon que leur couvercle de poubelle » :
    Avant celui de leurs cercueils.

    2) « Ils ont l’air heureux, à leur façon » : avec des poubelles comme tables « mange debout », il n’y a pas à dire mais le hygge se décline à tous les niveaux, avec les moyens du bord (de route).

    3) En lisant votre récit, cela me fait penser à ce livre que j’ai bien aimé : « La fille du train* » de Paula Hawkins,
    Sauf que le point de vue, est celui de « la femme dans sa voiture » au stop.
    Cela pourrait donner lieu aussi à une bonne histoire. Continuez…
    *Extrait :
    « Nous sommes tous des voyeurs. Les gens qui prennent le train tous les jours pour se rendre au travail sont les mêmes partout dans le monde : chaque matin et chaque soir, nous sommes installés sur notre siège, à lire le journal ou écouter de la musique ; nous observons d’un œil absent les mêmes rues, les mêmes maisons et, de temps à autre, nous apercevons un éclair de la vie d’un inconnu. Alors on se tord le cou pour mieux voir »…

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    • Jo

      C’est ça, je les observe comme on regarderait une série. Mais là, il ne se passe pas grand chose. Je n’ai que l’image, pas le son, Dommage !
      Il faut bien avouer qu’ils ne font aucun effort, mais en sont-ils capables ?
      C’est facile, dans sa petite voiture, en allant au travail, de donner des leçons de vie. Mais je pense que ma vie ne leur plairait pas du tout. Lui, à la place de Monsieur JST, serait bien obligé de tondre, nettoyer autour de la maison. Et elle, serait sans doute bien incapable de se concentrer sur un travail administratif. Bref, restons à notre place et eux à la leur, c’est la seule solution.

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  6. sophie

    C’est toujours ce qui me vient à l’idée en regardant les gens qui sont parfois si différents de mon mode de vie ou de mon choix de vie : ils sont peut-être heureux à leur façon.
    Si on les déracinait, si on leur proposait un voyage, si on les invitait à aller régulièrement en centre ville à la bibliothèque, si on leur donnait un coup de main pour déblayer ce capharnaüm ou que sais-je encore…. est-ce que cela leur plairait? Serait-il mieux dans leur vie?

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    • Jo

      C’est ça. Un jour j’ai eu une discussion avec une personne qui disait que les allocations lui suffisaient pour vivre, qu’elle n’avait pas envie de travailler.
      J’ai voulu lui démontrer que c’était bien d’avoir des projets de vie, de tirer vers le haut.
      Elle m’a dit que ma vie, c’était des trajets, du travail, de la fatigue, pour avoir une voiture et une maison et que j’étais prisonnière du système.
      C’est un peu vrai aussi.
      Ce couple, je ne vais rien leur proposer, même pas la bibliothèque. Ils ont les pubs dans la boite à lettre, comme lecture. Ils peuvent comparer le prix des bières.
      Bon, j’arrête, c’est pas joli, joli, ce que je dis.

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      • sophie

        Non, mais c’est drôle 🙂

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  7. matchingpoints

    « Ils ont l’air heureux, à leur façon » – votre dernière phrase traduit toute la désolation, quelle tristesse !

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    • Jo

      Avant d’en arriver là, les services sociaux ont certainement fait un travail pour leur redonner un peu de tonus. Mais quand ça veut pas !

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  8. La Baladine

    J’ai été agent recenseur cette année, dans une commune voisine. Dans les 300 logements que j’ai « visités », j’ai vu de tout. Tous les milieux sociaux, entre autres… Et quelques personnes très semblables à celles que tu décris, des gens comme sortis de l’action, passifs, sans élan, sans lumière… éteints.

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    • Jo

      C’est tout à fait ça, ils sont éteints.
      Ils illustrent parfaitement le spleen, si bien décrit par Baudelaire

      Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
      Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
      Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
      Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

      Quand la terre est changée en un cachot humide,
      Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
      S’en va battant les murs de son aile timide
      Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

      Quand la pluie étalant ses immenses traînées
      D’une vaste prison imite les barreaux,
      Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
      Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux …

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      • Beatrice

        Même quand tu écris des choses tristes je suis scotchée!
        Alors si en plus tu cites ce poème de Baudelaire que j’ai eu comme sujet au bac de français il y a … (bon on va éviter les sujets qui dérangent , la nostalgie c’est un autre débat… )
        Et comme toi, imaginer l’existence morne de ces gens me désole MAIS figure toi que je me suis rendue compte que c’est le lot de tellement de gens – toutes classes sociales confondues- qui n’ont plus envie de rien et qui « respirent » mais ne vivent plus … Mes parents sont de plus en plus comme çà et j’ai si peur de finir par devenir comme eux que ça me rend encore plus hyper active (si c’est possible !)
        Tiens demain je m’occupe de mon balcon en rentrant du boulot!
        Bisous

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        • Jo

          Je fais la même observation chez mes parents. Ils se lèvent de plus en plus tard et font des siestes de plus en plus longues. Il ne reste pas beaucoup de temps pour vivre, un peu.
          Là, c’est un autre problème, ils ont 50 ans environ, c’est un peu tôt pour ‘décrocher’.
          Moi, je suis comme toi, je ne sais pas ce que c’est, l’ennui. Je n’ai jamais connu ça … et tant mieux.
          Bises

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