Hors compétition.

 

La vie est une jungle, on le savait. La vie est une compétition, ça c’est nouveau.

Nous sommes tous évalués, jaugés, calibrés, classés.

L’évaluation est née dans les années 1970, aux Etats-Unis. Elle a mis quelques décennies pour traverser l’atlantique.

Dans les années 2000, on s’est rendu compte qu’il ne suffisait plus de produire au moindre coût, il fallait repérer les collaborateurs les plus efficaces.

Actuellement, quand un salarié intègre une grande enseigne, on lui parle de structure projet, transversalité, coopération. On lui explique la fameuse ‘culture d’entreprise’ et la gestion de carrière individualisée.

Il n’y voit que du feu, ‘ni vu, ni connu, je t’embrouille‘. L’informatique permet de tout chiffrer, à l’année, au mois, à la semaine, à l’heure, à la minute, à la seconde. Le pauvre, il sera minuté jusqu’à sa pause aux toilettes.

Chaque année, lors de l’entretien d’évaluation, le manager vérifie les objectifs grâce à ces indicateurs mathématiques. Une petite baisse de régime ?  On lui met la pression : – S’est-il montré exigeant vis-à-vis de lui-même ? Ou – A-t-il porté le projet de l’entreprise dans le but d’une création de valeur ?   

On retrouve, comme à l’école, les vieux réflexes du fayot ou du cancre.

J’ai travaillé quelques années dans une grande entreprise de location de matériel pour le bâtiment et les travaux publics. Nous avions des classeurs de procédure qui répertoriaient nos tâches et les différents problèmes à résoudre. En cas de doute, aucune initiative personnelle, il fallait contacter le chef d’agence ou le chef de région.

Bien sûr, chaque lundi, nous attendions le palmarès et savez-vous qui étaient les meilleurs ? L’agence d’Albertville.

En 1990, c’était la préparation des JO d’hiver de 1992. Pendant plusieurs années, l’agence d’Albertville a eu tous les honneurs. Pour les réunions à Paris, tout le monde prenait le train, sauf eux ! Eux, ils prenaient l’avion et ils avaient droit aux applaudissements à leur arrivée. Comme ils faisaient exploser les compteurs, ils se pavanaient, étaient insupportables.

Nous, petite agence à Brive, on les détestait. Ils n’étaient pas plus compétents que nous, le marché était porteur dans leur région. Voilà bien l’absurdité d’une injuste concurrence entre agences.

Au mois de janvier, je suis allée faire mes courses chez Picard. Après avoir réglé la note, la vendeuse m’a demandé de reprendre l’appareil et de lui mettre une note de 1 à 10. J’étais un peu déstabilisée et elle m’expliqua que cette technique ponctuelle remplaçait les ‘clients mystère’.

J’étais bien incapable de lui mettre une note. Evaluer quoi, comment, sur quels critères ?

J’ai refusé en lui disant – C’est celui qui est à l’initiative de ce système qui doit avoir un zéro !

Encore et toujours la compétition !  Je ne veux pas endosser ce rôle, je sais très bien que ces notes déterminent le salaire, les primes de l’employé.

De nos jours, on peut passer son temps à mettre des notes : à la loueuse Airbnb, à un restaurant, un livre, une chanson. On reçoit de temps en temps, après un achat, un appel, une enquête de satisfaction. Il faut encore et toujours noter !

On oublie que tout ne rentre pas dans les grilles de compétence.

Comme la faculté à faire face à une situation inattendue, à trouver une solution différente. Le savoir-faire, les ficelles du métier ne peuvent pas se mesurer. Une journée de travail ne se passe jamais comme prévu, il faut savoir improviser, gérer les dysfonctionnements, les personnes.

Hors compétition, l’idée fait son chemin. Certains chefs étoilés refusent leur référencement dans le guide Michelin, pour avoir ‘l’esprit libre’. Les notes, c’est le stress permanent.

Et j’avoue, certains jours, pour mon évaluation,  le curseur est plus proche du 2 ou 3 que du 15. Comme tout le monde, je pense.

 

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14 Commentaires

  1. Pimprele

    Top Comme d’habitude ! Et j’aurais fait Comme toi , incapable de noter la vendeuse !

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    • Jo

      Je trouve que nous n’avons aucune légitimité à mettre des notes.
      Belle semaine à toi, bises.

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  2. Sissi

    Oui, on nous demande régulièrement de noter et d’évaluer. J’ai réceptionné récemment des meubles Ikea qui m’ont été livrés et installés. J’ai dû compléter un questionnaire et comme d’habitude, j’ai mis que j’étais extrêmement satisfaite, excellent travail, installateurs courtois, efficaces et gentils. Je n’ignore pas qu’une mauvaise appréciation d’un client sert de prétexte à virer les gens à une époque où c’est très difficile de trouver un emploi, donc je ne veux pas tendre le bâton à un employeur pour faire du tort à son employé. Et si j’ai quelque chose à dire, je le dis à l’intéressé. Je pense que j’agirais différemment seulement si je tombais sur quelqu’un de très désagréable qui bâcle le travail en faisant preuve de mauvaise volonté.

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    • Jo

      Tu as raison, ces questionnaires déterminent salaire et primes et il est facile de mettre un terme à un contrat avec 2 ou 3 mauvaises notes. Le livreur n’a aucune spontanéité, son comportement s’adapte au questionnaire qu’on doit remplir. C’est un peu dommage.

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  3. matchingpoints

    Après chaque petit coup de fil pour demander un renseignement aux services d’EDF où Orange où La Société des Eaux (ils ont tous changé de nom d’ailleurs), on a droit à un questionnaire pour dire, si notre interlocuteur a très bien fait son travail, ou bien ou insuffisamment ou pas bien du tout…Vous avez raison, c’est très pénible !

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    • Jo

      Les entreprises ne se concurrencent plus trop sur les prix mais sur le service. La satisfaction client, c’est à la mode, on n’a pas fini d’en recevoir des coups de fil.

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  4. Solange

    C’est tout à fait vrai ce que tu dis!!!

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    • Jo

      Pour l’entreprise, le client est roi. Il faut le ‘bichonner’, le fidéliser. Pour ça, toutes les courbettes sont autorisées. Dans les grandes enseignes, les vendeuses sont des robots, elles répètent des phrases apprises dans le dernier séminaire. Faut pas s’étonner si on commande en ligne, on ne trouve ni chaleur, ni conseil en boutique.

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  5. Daphné @ be frenchie

    Ton article me fait penser à l’enquête de Cash Investigation au sein du système Lidl, où la gestion est devenue complètement déshumanisée.

    Je suis aussi souvent atterrée par ce désir de noter, en permanence. Et l’école nous conditionne déjà bien en amont à accepter ce système. Je répète toujours à mon grand qu’une note n’est qu’un indicateur, parmi d’autres, et seule ne permet pas de comprendre comment améliorer son travail.

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    • Jo

      J’ai entendu parler de cette émission. Dans les années 90, quand j’étais dans ma petite agence, tout n’était que procédures. Si un devis dépassait 3 000 euros, on devait le faire valider par le chef d’agence ou de région. S’ils n’étaient pas joignables (pas de portables, à l’époque) on ne pouvait pas transmettre le devis au client et souvent … il allait se servir ailleurs. Absurde !
      Et pour les notes, je suis bien d’accord avec toi.

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  6. Janachète

    Ce qui nous amène à réfléchir encore plus !
    Tu as raison est ce bien cohérent tout ça ?
    Bonne soirée Jo !
    Bises

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    • Jo

      En tout cas, cela semble cohérent pour les entreprises puisque tous les services RH adorent exploiter ces enquêtes de satisfaction.

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  7. Mireille

    Merci de cette belle réflexion

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    • Jo

      On en arriverait presque à regretter la vendeuse qui fait la tête ou le livreur qui râle. C’est interdit.

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